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Rapport du 9° séminaire Acouphènes à Göteborg, Juin 2008

Par Graeme Moffat, Doctorant, Université de Provence

Les participants au 9e séminaire international des acouphènes qui s’est tenu en juin à Göteborg (Suède) ont découvert à quel point la communauté de recherche sur les acouphènes s’est accrue dans les trois ans qui se sont écoulés depuis le précédent congrès qui avait eu lieu à Pau en 2005. Ils ont aussi pu constater la grande attractivité actuelle de ce sujet très important pour les chercheurs scientifiques, médicaux et audiologistes ainsi que pour les fabricants d’appareils auditifs.

Tenue conjointement avec la conférence de l’association suédoise des audiologistes, l’association suédoise des audioprothésistes et l’association suédoise des médecins audiologistes, la réunion de cette année a mis l’accent sur les avancées cliniques dans le traitement des acouphènes, tout en constituant une véritable vitrine du domaine en pleine expansion de la recherche sur les acouphènes.

Illustrant cet accroissement de l’intérêt scientifique pour l’acouphène, Gunilla Jonsson et Kasja-Holgers Mia, les organisateurs du Congrès, ont accueilli cette année des participants de 30 pays différents, aussi divers que la Nouvelle-Zélande et l’Irak.

Le congrès s’est ouvert sur une allocution de Alf Axelsson, l’un des plus éminents chercheurs en physiologie auditive, et les participants se sont vus offrir l’histoire inspirante de John Hammarstrom, le premier pilote malentendant à voler à travers le monde dans un avion léger.

Jos Eggermont, chercheur canadien bien connu dans le domaine des acouphènes a alors présenté au public une vue d’ensemble des connaissances actuelles tant en neurophysiologie auditive qu’en acouphènes, suivi par les professeurs américains Susan Shore et Richard Salvi, qui ont respectivement donné des détails sur les évolutions récentes des influences somatosensorielles sur les acouphènes et sur le transfert des données de la science fondamentale en sujets de recherche clinique.

La présentation de Richard Salvi a planté le décor pour une grande partie du contenu du congrès qui allait suivre, en brossant un tableau des applications récentes de l’imagerie du cerveau et des modèles animaux qui ont permis que les acouphènes passent d’une condition largement inaccessible à la recherche à un vrai domaine de recherche dans lequel de véritables progrès sont réalisés à un rythme accéléré.

Aage Moller, l’un des plus anciens chercheurs du domaine, a souligné les caractéristiques communes des acouphènes chroniques et de la douleur chronique, suggérant que les chercheurs et les cliniciens devraient examiner le vocabulaire de la littérature consacrée à la douleur chronique pour développer une meilleure compréhension des acouphènes et les traiter de façon plusefficace. Plus précisément, a-t-il dit, acouphènes chroniques et douleur chronique partagent tous deux les voies nerveuses extra-lemniscales (voies nerveuses ascendantes en relation avec les systèmes végétatif et émotionnel) et des liens vers l’amygdale (noyau du cerveau en forme d’amande appartenant au système limbique et impliqué dans les émotions en particulier dans la peur et l’agression). Ce point de vue du Professeur Moller a été renforcé par la revue de Pawel Jastreboff consacrée au rôle des processus subconscients dans l’acouphène et au rôle important de l’attention en tant que cible du traitement. Le lien entre acouphènes et perte d’audition, maintenant bien établi, a été développé par de nombreux intervenants.

Troubles associés et thérapies psychologiques

Une grande partie du congrès de cette année, a été axée sur les liens entre les acouphènes et d’autres troubles médicaux ou psychologiques, et plusieurs orateurs ont souligné l’importance de l’examen de ces troubles autant en clinique qu’en recherche.

Ali Dinesh, (États-Unis), a montré que les acouphènes et l’hyperacousie sont sensiblement plus élevés dans une population de patients porteurs du syndrome d’Asperger (trouble caractérisé par une détérioration des interactions sociales réciproques, ressemblant à celle observée dans l’autisme), tandis que Mark Fagelson et ses collaborateurs (États-Unis) ont démontré quel’acouphène est renforcé et cause plus de détresse lorsqu’il est associé à un syndrome de stress post-traumatique (trouble anxieux sévère se manifestant à la suite d’une expérience vécue comme un traumatisme).

Dans les deux cas mentionnés, cependant, l’acouphène se traite par des moyens classiques, mais avec un peu moins d’efficacité que dans les cas d’acouphènes isolés. Sylvie Hébert de Québec a indiqué que les patients dont les acouphènes s’aggravent avec le stress sont en fait plus susceptibles de souffrir d’acouphènes et d’hyperacousie liées à la détresse que ceux qui ne présentent pas ces modifications.

Autre résultat intéressant, le Norvégien Norun Krog et ses collègues ont démontré que l’acouphène est un facteur de causalité de la dépression dans une proportion de la population générale faible mais significative.

Le Français, Nicolas Dauman a présenté une insolite et intéressante analyse de l’interaction entre traits de personnalité et acouphène ; lors d’une étude de cas, il a constaté chez un seul patient que l’histoire psychologique peut interagir avec les acouphènes pour produire ou augmenter beaucoup des symptômes de conflit interne de la personnalité et conduire à des problèmes émotionnels.

Le Suédois, Soly Erlandsson a présenté une revue des thérapies psychologiques des acouphènes et, en s’appuyant sur les travaux antérieurs de Andersson et de Zoger, il a souligné le lien entre acouphènes, anxiété et troubles dépressifs. Andersson lui même a montré que l’approche de plus en plus répandue et relativement efficace de la thérapie cognitivo comportementale, traitement éprouvé de l’acouphène chronique sévère, semble agir sur ce lien.

Alors que plusieurs questionnaires sont utilisés dans le monde pour évaluer l’acouphène, l’efficacité et la pertinence de chacun ont été remises en question lors des réunions précédentes. Le 9e congrès n’a pas fait exception à cet égard, avec deux approches qui ressortent particulièrement : l’Allemand Gerhard Goebel a présenté une nouvelle analyse de tous les questionnaires de sévérité psychologique des acouphènes et a plaidé avec force en faveur du questionnaire d’acouphène dit « TQ »(1) et de sa forme courte, le « mini-TQ »(1), se fondant à la fois sur sa fiabilité et sa disponibilité dans de nombreuses langues dont le français.

James Henry (Etats-Unis) a cependant dévoilé un nouveau questionnaire, l’Index fonctionnel de l’acouphène, élaboré par un groupe de chercheurs et de cliniciens, et fondé sur des questions sélectionnées dans les questionnaires préexistants pour leur haute validité discriminative et évaluative. Il a été conçu pour remplacer la plupart des questionnaires actuellement utilisés mais a été critiqué par plusieurs membres de l’auditoire pour l’absence de membres internationaux dans le comité qui l’a élaboré :tous, sauf un, étaient américains.

 

Implants cochléaires, prothèses auditives et thérapies sonores

Le congrès de cette année s’étant tenu en conjonction avec les sociétés suédoises d’audiologie et de médecine audiologique, un ensemble substantiel de travaux sur l’effet des aides auditives, des implants cochléaires et des thérapies sonores de l’acouphène a été présenté.

Notons que le groupe de recherches de Luca Del Bo (Milan) a trouvé que les générateurs sonores portés par la personne sont pratiquement aussi efficaces pour améliorer ou diminuer artificiellement la perception des acouphènes que les prothèses auditives à embout ouvert, les deux méthodes induisant une amélioration significative dans un essai de comparaison clinique.

Celene MacNeill d’Australie, examinant l’effet du port de prothèses auditives sur les acouphènes, a montré que, pour la majorité des patients, les aides auditives n’aggravent pas les acouphènes même à court terme, tandis que Graeme Moffat et ses collaborateurs ont montré que les profils d’amplification des aides auditives génèrent des modifications dans les acouphènes perçus, correspondant à la fois aux fréquences de la perte auditive et aux fréquences amplifiées.

Depuis le précédent congrès, la communauté scientifique a porté beaucoup plus d’attention qu’auparavant à l’utilisation de l'implant cochléaire dans les acouphènes.

Certaines de ces recherches ont été présentées en Suède. René Dauman de Bordeaux a présenté une recherche en cours menée conjointement dans les hôpitaux de Bordeaux et de Cambridge (Royaume-Uni), avec des résultats prometteurs en début d’essai lorsque les patients ont été traités en utilisant des paramètres de stimulation de l’implant assortis de manière optimale, tandis que Paul Van de Heyning (Belgique), a montré que les acouphènes localisés à l’oreille sourde peuvent être traités de manière très efficace par l’implantation cochléaire et un paradigme de stimulation continue.

La thérapie d’habituation (TRT), l’un des traitements cliniques de l’acouphène les plus largement appliqués au monde, continue à être développé ainsi qu’à faire l’objet de communications et un fort consensus entoure son efficacité. Toutefois, Rich Tyler et ses collaborateurs (Etats-Unis) ont rapporté que ce traitement n’est pas plus efficace dans le traitement des acouphènes que la thérapie par masquage total, dans laquelle l’acouphène est complètement masqué par des générateurs de sons portables.

L’inhibition résiduelle (diminution ou suppression de l’acouphène se prolongeant après masquage par une stimulation sonore), bien que demeurant un thème de recherche pour certains présentateurs de ce congrès, a encore à démontrer un potentiel clinique significatif.

Dans trois études présentées au congrès, le traitement Neuromonics(2) des acouphènes, qui utilise un bruit structuré de hautes fréquences diffusé par un générateur portable, a entraîné des réductions significatives aussi bien de l’intensité de l’acouphène et de la détresse que du niveau de masquage minimum, lesquels sont tous des indicateurs importants de l’amélioration.

Le traitement audiologique des acouphènes en général a été abordé par Henry James dans une présentation instructive sur la gestion audiologique de l’acouphène et sa mise en oeuvre progressive.

Le docteur Henry a montré des preuves encourageantes d’amélioration de l’acouphène dans des résultats utilisant une approche par interventions successives, dans laquelle les médecins suivent une procédure par étapes pour personnaliser des traitements individuels à partir d’un éventail d’options évoluant en cinq étapes :

  1.  tri,
  2. évaluation audiologique,
  3.  groupe d’éducation,
  4. évaluation de l’acouphène,
  5.  gestion personnalisée



La stimulation

Depuis la première utilisation de la Stimulation Magnétique Transcrânienne Répétitive (rTMS) pour les acouphènes, les congrès acouphènes ont constitué un cadre important pour discuter des développements dans ce domaine.

Berthold Langguth a fait un examen approfondi de leur état actuel, en mettant l’accent sur les preuves robustes et répétées de l’efficacité de la rTMS dans les essais cliniques. Sur la base de travaux plus récents, Langguth a cependant mis en garde sur les faits que la rTMS est probablement seulement efficace, ou au moins beaucoup plus efficace, dans les cas d’acouphènes de durée inférieure à quatre ans, et que son mécanisme d’action demande à être mieux compris pour que ce domaine puisse continuer à progresser.

 

Traitements pharmacologiques pour les acouphènes

Esma Idrizbegovic (Suède) a souligné les énormes défis qui restent à relever dans le développement de médicaments pour traiter les acouphènes, tout en apportant quelques nouvelles encourageantes sur l’efficacité de certaines drogues dans des types d’acouphènes particuliers.

Alors que les acouphènes d’origine périphérique sont souvent traités par des injections intra-tympaniques de gentamicine, de lidocaïne et de stéroïdes, les acouphènes centraux sont généralement moins traitables ; les sédatifs, les anticonvulsivants, les antidépresseurs, les anesthésiques et les benzodiazépines ont tous été utilisés avec plus ou moins de succès.

La toxine botulique est un traitement prometteur à l’horizon, particulièrement dans les cas d’acouphènes somatiques, et les médecines alternatives sont de plus en plus populaires, bien que leur efficacité ne soit pasclaire.

Plus important encore, dit Idrizbegovic, le traitement pharmacologique de l’acouphène devrait tenir compte des causes particulières et des caractéristiques psychologiques de chaque patient.

Markus Suckfull et ses collègues (Allemagne), a démontré que le Neramexane, un médicament qui agit sur plusieurs systèmes différents du cerveau, améliore légèrement (mais pas de manière significative) l’acouphène chronique tandis que le Piribedil (50 mg par jour) améliore de façon significative les scores de sévérité de l’acouphène mesurée sur une échelle visuelle analogique.

Le Fluspirilen, lorsqu’il est utilisé pour traiter les crises aiguës d’acouphènes, est efficace dans 80 .des cas, selon Nina Wijnvoord et coll. Dans un essai clinique réalisé au Brésil Ricardo Rodrigues Figueiredo et coll. ont examiné l’efficacité de la mémantine, rapportée une fois comme une drogue prometteuse contre les acouphènes. Ils n’ont trouvé aucun effet par rapport à un placebo.

Autres traitements

Plusieurs approches moins communes pour comprendre et traiter les acouphènes, qu’ils soient récents ou anciens, ont été présentées au cours de ce 9e congrès.

Andrea Crocetti (Milan) et Thomas Hartmann et collègues (Allemagne) ont montré les premiers résultats suggérant que l’entraînement par neurofeedback (technique thérapeutique généralement utilisée pour modifier l’état du cerveau, qui montre à l’utilisateur en temps réel l’activité de ses ondes cérébrales, mesurées par des électrodes placées sur le cuir chevelu, sous la forme d’une image, d’un son…) pourrait se montrer quelque peu efficace et devrait tenir ses promesses.

La thérapie par laser de bas niveau d’énergie, dans laquelle la lumière laser est délivrée à travers le méat, a été rapportée efficace sur les scores mesurés par échelle visuelle analogique, les résultats montrant, de plus, un effet dose-dépendant.

L’un des exposés les plus marquants du congrès de cette année a été celui de David Latifpour (Suède), qui a montré que les acouphènes somatosensoriels c’est-à-dire les acouphènes liés à un dysfonctionnement de la tête, du cou ou de la mâchoire sont traités efficacement et de façon permanente par des étirements, des entraînements posturaux et l’auriculothérapie.

Les orientations futures

Tandis que la conférence de cette année présentait le domaine vaste et en pleine expansion de la recherche sur les acouphènes, les participants se sont accordés à constater que les progrès ont généralement été lents pour identifier et développer des traitements efficaces.

La plupart sont d’accord pour dire que le transfert de la recherche à la clinique pourrait être amélioré de façon spectaculaire.

Néanmoins, les nombreux participants, nouveaux comme anciens, ont observé que le champ de la recherche sur les acouphènes connaît un accroissement, et qu’en 2011, lors du 10e congrès au Brésil, des avancées significatives auront été réalisées tant en recherche fondamentale que clinique.


Tinnitussimo 62 - Décembre 2008