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Tourner la page...

Par Ange Bidan

Vice-président d’honneur

Il est bon dans notre vie, lorsque nous avons traversé et vécu une situation difficilement maîtrisable de se poser pour en faire le bilan, puis de se reconstruire « en tournant la page ».

Le véritable voyage ce n’est pas de chercher de nouveaux paysages, mais un nouveau regard.

Marcel Proust

 

carrejaune Plantons le décor

Dans le train où je me trouve, le voyageur, assis en face de moi, a une conversation au téléphone. Il explique qu’il rentre chez lui après un long séjour pendant lequel il a beaucoup marché et qu’il a réfléchi.

- Je rentre de mon séjour qui m’a permis de prendre du recul par rapport à ce qu’il m’est arrivé.
-...
- J’ai eu peur ; j’étais seul devant une décision à prendre.
-...
- Je pensais être libre... mais la peur... j’étais inquiet, angoissé... comme si j’étais soumis et dominé par je ne sais pas trop quoi. En fait, je me sentais fragile et vulnérable... sur le point de tomber... de déprimer...
- .....
- Oui, maintenant, je vais pouvoir tourner la page.

Dans ce compartiment de 4 places, nous ne sommes que tous les deux. Ce voyageur ignore complètement ma présence et ne semble pas du tout gêné de se dire devant l’inconnu que je suis pour lui. Ce serait plutôt moi qui serais mal à l’aise d’être ainsi le témoin de sa confidence. D’habitude, je reconnais que je suis plutôt affligé et irrité par ce type de comportement irrespectueux ; je n’ai pas envie de savoir ce qui fait l’actualité de l’autre de façon aussi désinvolte quel qu’en soit le motif ou la circonstance.

Quand ce voyageur range son portable, j’ai l’impression qu’un grand silence se répand dans cet espace feutré ; quelque chose de fort a été dit. Le paysage continue de défiler à grande vitesse.

carrejaune Les propos entendus et retenus m’interpellent et m’inspirent.

C’est un peu ce qui arrive quand, au détour d’un évènement pénible, d’une contrariété, nous subissons l’assaut d’un acouphène encombrant, ou quand nous sommes insidieusement dominés par une crise de vertige avec nausées et vomissements jusqu’à être immobilisé. Nous perdons de la confiance en nous. Ce n’est pas si simple de tourner la page. Nous pouvons être emmêlés, voire englués, dans une situation, où il est difficile de dégager l’important de l’insignifiant, comme si nous étions dans un entre- deux de mal-être indéfini.

« Il y a longtemps que je souffre, mon entourage comprend à peine. »

« Le corps médical explique à sa façon et tellement vite. »

« Parfois, j’ai l’impression de ne plus savoir ce que je dois faire ou non. »

Il y a le temps de l’émotion, des pleurs, de la colère, de la désespérance même.
ll faut alors s’arrêter et voir les choses avec du recul,
« prendre de la distance » dit-on, pour mieux comprendre ce qui se passe en nous. Mais ces efforts sont en eux-mêmes une épreuve, d’autant que nous savons combien les anicroches du quotidien, du surprenant, de l’imprévu, sont capables, en passant sous la porte, de répandre sous nos pieds des relents d’inquiétude.

Chacun sait que les choses ne restent jamais dans l’état et sait aussi que la façon de voir est différente en fonction de son expérience des choses et de la vie. La maladie en soi n’est pas positive. Parfois, elle peut servir de révélateur. Elle permet souvent de faire la part des choses, de cheminer intérieurement, de réorienter sa vie à partir de valeurs essentielles et de préférences devenues autres. Voire de se réinventer une trajectoire, avec une nouvelle grille de lecture et d’interprétation de l’influence et l’impact de l’événement. Des équipes pluridisciplinaires ont en projet de montrer comment la maladie pourrait s’accompagner de bienfaits. Avec du temps, il est possible de trouver ce qui convient dans la mesure où la capacité créatrice de la personne est une force insoupçonnée. C’est sans doute facilité lorsqu’une aide, si petite soit-elle, vient tendre la main.

« Aujourd’hui, j’ai eu l’impression d’être écoutée par quelqu’un d’extérieur, qui me comprend, vous m’avez aidée, je vais voir les choses autrement. »

« C’est la première fois où je ne me sens pas jugé en racontant mon histoire, ça rend les choses plus faciles. »

« Avec les explications que vous m’avez données, je ne sais pas comment dire... mais j’ai l’impression d’être mieux... comme si je subissais moins tout d’un coup. »

À plusieurs reprises, nous avons rencontré une jeune retraitée, appareillée et implantée, souvent submergée et piégée par ses émotions, sujette à des moments de spleen et surtout de vertiges, qui a une force en elle, venue de je ne sais où, et qui confie que « La vie est belle ».

Un de nos amis de club sportif, dans les mêmes condi- tions d’appareillages que cette personne, « ne s’en laisse pas conter » malgré des passages difficiles. Lui aussi, il témoigne avec simplicité et conviction de ce qu’il est possible, en sachant graduer les actions, les circonstances et les faits.

Pour l’anecdote, l’un et l’autre ont en commun de pratiquer leur sport favori, une discipline différente, avec régularité et plaisir.

C’est quand le bonheur ?

Dans les moments de doute, de solitude, de face à face avec soi-même, nous pouvons nous désunir en nous interrogeant si le bonheur est fait pour nous. Pour oser une réponse, nous empruntons ce qui suit à Frédéric Lenoir*.

« C’est parce que nous voulons progresser, être plus heureux que notre vie s’améliore et nous procure de plus en plus de satisfaction. L’obsession du bonheur ou la quête du bonheur trop parfait peut produire le résultat inverse. Tout l’art du bonheur consiste donc à ne pas se fixer des objectifs trop élevés, inatteignables, écrasants. Il est bon de les graduer, de les atteindre par paliers, de persévérer sans crispation tout en sachant parfois lâcher prise et accepter les échecs et les aléas de la vie. »
Frédéric Lenoir : « Du bonheur, un voyage philosophique » p.124

Au terme de mon voyage du jour, mes pas me conduisent devant une petite église, à l’ombre d’une cathédrale gothique. J’entre. C’est un lieu sobre qui sent le recueil- lement et l’encens. Le soleil couchant y pénètre à travers des vitraux modernes multicolores. Un cantique résonne, j’en saisis les mots suivants : « Ne rentrez plus chez vous comme avant, ne vivez plus chez vous comme avant... Chassez vos peurs... ». J’emporte ces mots.

Post-scriptum : Mes excuses et mes remerciements à ce voyageur compagnon d’un après-midi qui m’a permis de revisiter des bouts d’histoires de vie qui ne m’appartiennent pas ; mais ils sont autant d’exemples positifs qui montrent à la fois la nécessité et le bienfait de tourner la page pour continuer à en vivre d’autres, de façon plus éclairée, plus profonde et plus sereine.

Merci à Chantal, Christiane, Marianne, Gilles et François pour l’exemple que, chacune et chacun, à sa manière, m’a donné et me donne à regarder..

* Frédéric Lenoir : « Du bonheur, un voyage philosophique » 223 pages éditions Fayard janvier 2015

TINNITUSSIMO 88 - 2e TRIMESTRE 2015