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Du côté de chez Schwann* 

Évelyne Hygoulin  eve

 

 

 

 

Remue-méninges sous un crâne

-  Qu’est-ce que tu fais là ?

Tu le vois, je m’installe -  Mais enfin, tu n’es pas chez toi !

Pourquoi pas ?

-  Et, d’abord, comment tu t’appelles ? 

Schwann

-  Ce n’est pas un nom d’ici...

Peut-être, mais Tinnitus m’a invité.

-  Celui-là, il jouait déjà les parasites sonores.

Pourquoi tu râles, quand il y a de la place pour 2, il y en a pour 3 !

- Ben, non, justement, les murs ne sont pas extensibles.

Tu ne t’es pas présenté !

    -  Tu ne manques pas de culot, je suis Nelson.
    Comme l’amiral, ou comme Mandela ?
  • -  Comme Mandela plutôt, tu sais, celui qui malgré 27 ans de prison a réussi à s’en sortir, bien dans sa tête, et toujours décidé à poursuivre son combat.
  • Tu ne me fais pas peur, tu as vu, j’ai pris encore un peu de place.
  • -  Arrête, tu m’écrases !

      schwanBen, on va se serrer un petit peu.

  • -  Hors de question, cette boîte est faite pour moi, et Ève ne veut absolument pas la partager ! Elle ne sait même pas que je suis là ! - Tu te trompes, elle a vu les photos.

    Et alors ?

    - Elle veut faire le vide !

    Alors, toi aussi elle va te virer !

- Ben, non, moi, elle m’aime, on est complice depuis très longtemps, elle me chouchoute, et moi, je fais tout ce qu’il faut pour qu’elle soit heureuse. Tu vois, cette glycine, elle adore la voir fleurir, la sentir lorsque le soleil l’éclaire, écouter les oiseaux qui y nichent. Tu vois, ces photos, elle rit en voyant ses filles faire les pitres, ou ses copains décongeler une salade avec un sèche-cheveux. Ce CD, elle oublie tout en écoutant le pianiste, elle le revoit à La Roque, sur fond de cigales et de bruissement de feuilles. Les livres, ils la construisent, la font voyager, ou rêver. Et, bien, tout ça, c’est grâce à moi. Toi, tu ne lui apportes rien, tu lui gâches juste la vie, et d’ailleurs elle se prépare à te faire disparaître.

Je doute fort qu’elle y arrive, je suis bien ici, elle a mis un an pour s’apercevoir que j’étais là, mais je vais te dire un secret, j’y suis depuis bientôt 10 ans. J’ai rongé une de ses oreilles sans qu’elle s’en rende compte, et j’ai bien l’intention de finir ma vie ici.

- Oh, non, maintenant qu’elle t’a trouvé, elle n’a plus qu’une idée, se débarrasser de toi. Elle est complè- tement obsédée, elle cherche partout sur Internet, elle téléphone, elle lit, elle rencontre des personnes envahies comme elle, elle voit des spécialistes des intrusions, elle en a complètement oublié son travail, elle n’est plus qu’une machine déterminée. Elle aura même un anniversaire spécial pour l’aider.

Ah, oui, et ce sera quoi ?

- Je vais te le dire, on ira voir les calanques à Cassis, boire un petit vin du cru, puis passer la journée à Marseille dans un solarium, et, là, tu ferais bien de te méfier.

Me méfier de la mer, du vin blanc, du soleil ? Tu racontes n’importe quoi !

- Rendez-vous le18,on en reparlera,si tu es encore là !

 Ève partit effectivement investir la chambre sur la colline, face à la mer. Schwann ricanait toujours, sûr de lui, Nelson tentait difficilement de contenir ses parasites, rabattre le caquet de Tinnitus, maintenir Schwann dans ses limites.

 Pour la détendre, son frère lui proposa une petite balade dans les calanques, et un repas sur le port ensoleillé.

Ève affronta la pose du casque sur le crâne, les examens, les rayons. Et la dispute reprit.

Aie, ouille, ça pique, j’ai l’impression d’être sur une autre planète, oh, ça va durer longtemps ? je brûle, Nelson, au secours, tu vois pas qu’on va y passer tous les deux, et Ève avec nous !

- Non, quelques chatouilles, c’est stimulant, et tu as vu comme elle est belle notre boîte maintenant, regarde cette couronne qui irradie sur ce masque argenté, vois comme Ève est détendue. Franchement, même ainsi, tu ne sais pas te tenir !

Tu es complètement fou, Nelson, je brûle, je te dis, je t’en supplie sors-nous de là.

- Si tu promets de disparaitre immédiatement, d’accord !

Mais je ne sais pas ressortir...

- Alors, tant pis pour toi, je t’ai dit qu’on y passait la journée.

Ève, arrimée par son casque à la machine ultra-sophistiquée, s’en remit totalement à la technique et à ses techniciens.

Lorsqu’elle fut libérée, la dispute reprit, à l’avantage de Nelson semblait-il.

- Schwann, Schwann, tu es encore là ?

Évidemment !

- C’est drôle, tu es tout mité, tout pâle !

Oui, mais je peux toujours rogner son oreille, et t’écraser encore un peu, et même, aider Tinnitus à faire toujours plus de bruit.

- Tu es une vraie teigne, Schwann, seulement, tu ne dureras plus longtemps. D’abord, Ève a trouvé une troisième oreille, ensuite, elle est beaucoup plus sereine depuis qu’elle ne travaille plus, et je peux encore te dire une chose, elle est absolument ravie d’avoir le temps de lire autant qu’elle le veut.

Ève réalisa alors qu’une faille s’était ouverte dans sa vie, son travail, si envahissant auparavant, n’apparaissait plus qu’en filigrane dans ses pensées, elle n’en culpabilisait pas pour autant, elle se sentait allégée, plus en phase avec elle-même. Elle redécouvrit à quel point sa maison était lumineuse, comme il était bon d’avoir de grandes plages de temps libre.

D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle adorait lire.

Grâce à Schwann, ses cartes professionnelles avaient été enfouies sous ses cartes de loisirs, de randonnées et de voyages. 

* Schwann : Schwannome vestibulaire, aussi appelé neurinome de l’acoustique. 

TINNITUSSIMO - 2e TRIMESTRE 2015